Littérature malienne : Seydou ou l’enfant aux cicatrices du siècle
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Le roman Enfant des ruines de Fousseni Togola est désormais disponible au Mali, aux éditions L’Harmattan, situées à l’immeuble Jean Marie Cissé à Hamdallaye ACI 2000, ainsi qu’à la librairie Bah du Grand Hôtel de Bamako.
Il est des livres qui se lisent comme on marche dans un champ de ruines : avec précaution, respect et une forme de vertige. Enfant des ruines, dernier roman de Fousseni Togola, après Bintou, une fille singulière, est de ceux-là. L’auteur malien, philosophe de formation, journaliste dans l’âme et romancier par devoir de mémoire, livre ici un récit d’une force rare. Celle qui naît du silence des victimes, de l’écho des coups de feu, et de cette question qui traverse l’Afrique contemporaine : que reste-t-il de l’enfance lorsqu’elle croise le chemin de la guerre ?
Les influences d’Aimé Césaire, de Cheikh Hamidou Kane,…
Son héros, Seydou, est tout sauf un personnage de fiction. Il est une synthèse. Une condensation littéraire de milliers de destins brisés du Sahel, du Kivu ou du Nil Bleu. Il est cet enfant gorgé de lumière, né dans le confort, initié à Aristote par un père pédagogue, nourri de contes par une mère aimante — et que la barbarie, un jour, arrache à l’innocence. La bascule est brutale, sans transition. La tendresse laisse place au sang, l’éveil à la brutalité, et l’écolier modèle devient Scorpion 11, enfant-soldat d’une guerre qui ne dit jamais son vrai nom.
Togola, qui ne verse jamais dans le pathos, écrit avec une retenue poignante. Il ne cherche pas à faire pleurer. Il fait penser. À travers les pages, l’auteur interroge les fractures de nos sociétés, les trahisons de l’éducation, et cette incapacité du politique à protéger ce qu’il y a de plus fragile : les enfants. Il y a chez lui une volonté évidente de rendre à ces enfants soldats leur dignité narrative. De rappeler que derrière chaque kalachnikov, il y a un regard d’enfant.
Ce roman n’est pas un simple cri. C’est une thèse déguisée. Une réflexion philosophique sur la résilience, le libre arbitre et la part de lumière qu’il reste en l’homme, même au cœur de la nuit. On y retrouve, en filigrane, les influences d’Aimé Césaire, de Cheikh Hamidou Kane, et parfois même de Malraux. L’écriture est sobre, presque austère, mais d’une précision chirurgicale. Chaque mot compte. Chaque image frappe.
Dans les ténèbres, un enfant peut choisir la lumière
Et puis, il y a cette phrase, comme un aveu : « Il savait qu’il marchait sur un fil, oscillant entre la survie et le refus de se laisser totalement corrompre par la haine. » Tout est dit. La ligne de crête. Le combat intérieur. Le refus de sombrer.
Enfant des ruines est un roman nécessaire. Parce qu’il donne voix à ceux que les rapports d’ONG chiffrent mais que les nations oublient. Parce qu’il montre que même dans les ténèbres, un enfant peut choisir la lumière. Parce qu’il rappelle que, parfois, la littérature est la seule patrie possible pour ceux qu’on a privés de terre, de toit, et d’avenir.
Bakary Fomba
saheltribune.com